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Sahel : itinéraire d’une défaite

Sahel : itinéraire dune défaite

La France a définitivement perdu une grande partie de son influence en Afrique. Dans la liste des pertes, il y a bien sûr le Mali et la Centrafrique, mais deux autres pays devraient suivre : le Togo et le Gabon. En effet, ces piliers de lancien « pré carré » français sont en passe dadhérer au Commonwealth. Les deux votes de lAssemblée générale des Nations Unies sur le conflit ukrainien où une majorité de pays francophones nont pas voté avec Paris ont également confirmé la rupture. Ils ont de fait entériné la fin des 14 voix de lHexagone aux Nations Unies. Cest sans précédent. Le premier quinquennat dEmmanuel Macron a donc été durement sanctionné

 

De multiples causes expliquent cet affaiblissement, elles ne sont pas toutes imputables au président français : le sens de l’histoire, soixante ans après les indépendances et la reconfiguration d’un monde qui devient multipolaire.  Mais ces raisons ne suffisent pas à justifier l’ampleur du phénomène, il faut aussi prendre en compte les rapports du président français avec ses homologues, la petite histoire écrivant souvent la grande, le manque de vision, l’illisibilité d’une politique et l’échec sahélien. Ce dernier a beaucoup pesé.

Lorsque le 14 mai 2017, Emmanuel Macron arrive à Gao sur la plus grande base française du Mali, il endosse le rôle de chef des Armées et en assume « limmense responsabilité ». Sa détermination « sera complète », son « engagement résolu », « lopération Barkhane, ne sarrêtera que le jour où il ny aura plus de terroristes islamistes dans la région et où la souveraineté pleine et entière des Etats du Sahel sera restaurée. Pas avant. » Pourtant la France est en train de quitter Mali, les terroristes islamistes sont toujours bien présents et Bamako ne contrôle plus qu’un tiers de son territoire. Comment comprendre ces revers ?

De sauveur grâce à son intervention Serval en 2013, la France est passée à force d’occupation, selon une logique bien connue chaque fois qu’un conflit s’éternise et s’enlise ; les uns et les autres suspectent alors un agenda caché, une invasion de la région ad vitam aeternam pour piller les richesses, un néo-colonialisme… Faux procès, trouver la porte de sortie du bourbier sahélien, représente la quête du Graal d’un président français. Avant Emmanuel Macron, François Hollande et son chef d’état-major, le général Puga, s’y étaient essayés en transformant Serval en opération Barkhane en juillet 2014 ; en créant le G5 Sahel, en s’appuyant sur les Nations Unies et l’Union européenne.

Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2017, le « jeune président impétueux qui voulait tout bousculer[i] » comme il se qualifie lui-même, ne réfléchit pas aux raisons qui ont conduit à l’échec ; il ne « pense » pas la crise sahélienne et n’essaye pas de trouver une issue politique. Il ne remet non plus pas en question le concept de lutte contre le terrorisme, qui a pourtant échoué partout. Au contraire, il s’en empare à bras le corps et utilise les outils sécuritaires légués par son prédécesseur en comptant sur son savoir-faire et son énergie pour leur redonner de la vigueur…

Pourtant la création de Barkhane s’est avérée être une fausse bonne idée. Elle n’a pas été réalisée sur la base des menaces existantes de l’époque mais sur un regroupement opportuniste. Il s’agissait de réunifier sous la bannière d’une même opération toutes les bases françaises éparpillées dans la région : Burkina-Faso, Mauritanie, Tchad, Niger, Mali. Résultat, c’est une structure complexe et éclatée entre un PC opérationnel à Ndjamena en Afrique centrale, des renseignements au Niger, des bases au Mali et des Forces spéciales à Ouagadougou. Petit bonus au passage, en changeant de dénomination, le nom de Serval, est resté comme celui d’une grande victoire dans l’historiographie militaire.

Pour préparer un désengagement, en 2014, Paris avait également misé sur le renforcement des capacités des armées sahéliennes et avait parrainé en février de cette année-là, la création par cinq Etats sahéliens, les mêmes que ceux où intervient l’opération Barkhane, un cadre de coopération régionale en matière de développement et de sécurité appelé G5 Sahel. Cette nouvelle structure présentée comme « une solution africaine aux problèmes africains » est, en réalité, née d’une volonté française.

A l’époque, les chefs d’Etat sahéliens n’étaient pas convaincus du besoin d’une telle organisation. Ils coopéraient régulièrement en matière de droits de poursuite ou d’échange de renseignement de manière bilatérale et ne souhaitaient pas aller au-delà en raison des méfiances et de leurs intérêts nationaux. Pourtant, sans enthousiasme et sous la pression de Paris, ils ont accepté en espérant que dans la corbeille, se trouverait une corne d’abondance. L’argent n’arrivant pas, le G5 Sahel s’est transformé en bel endormi.

Qu’à cela ne tienne… Emmanuel Macron est arrivé pour le réveiller. Huit mois après son élection, le chef de l’Etat organise à la Celle Saint-Cloud, le premier des grands sommets consacrés au Sahel. Pour inciter l’Europe à plus d’implication dans la région, Angela Merkel est de la partie ainsi que le Premier ministre italien de l’époque, Paolo Gentiloni. Les Etats-Unis sont présents aussi. L’Afrique est représenté par le Président de la commission de l’Union africaine, Moussa Faki, pâle figure des intérêts du continent, et par les chefs d’Etat de la région. Objectif numéro un de cette grand-messe : récolter des fonds. Les besoins du G5 Sahel sont évalués à un peu plus de 400 millions d’euros. Miracle, les pays du Golfe sont au rendez-vous : l’Arabie Saoudite joue la plus grosse mise, 100 millions de dollars, les Emirats Arabes Unis suivent avec 30 millions de dollars. Avec ses 5 millions d’euros, le Danemark, appartenant au groupe des quatre pays européens dits « frugaux » reste fidèle à sa réputation. Qu’importe, l’Elysée, jubile et plaisante sur ce déjeuner à 135 millions d’euros[ii]. C’était un peu vite oublier que les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

Cinq années plus tard, l’Arabie Saoudite n’a toujours pas honoré ses promesses. Quant aux Emirats Arabes Unis, ils ont fini par virer un tiers de la somme, misérable obole, compte tenu de leur présence et de leurs intérêts dans la région. Outre les partenariats intenses qu’ils entretiennent avec la Mauritanie et le Niger, ce sont eux qui achètent l’intégralité de l’orpaillage illégal au Burkina Faso et au Mali. Dans ce dernier pays, selon un fonctionnaire international, le montant de ces acquisitions annuelles s’élève à 3 milliards de dollars. Une manne qui contribue à la déstabilisation de l’Etat en alimentant les caisses de toute une faune : djihadistes, bandit, élite malienne et en échappant au gouvernement. In fine, faute de donateurs, l’Union européenne supporte seule depuis cette date la quasi-totalité des charges de cette Force conjointe[iii]. Avoir réussi à faire entrer l’Europe de plain-pied dans la crise sahélienne est l’une des seules avancées qu’ait obtenu le président français. Quant au G5 Sahel, il n’est plus que l’ombre de lui-même, certains n’hésitant pas à parler de « mort cérébrale [iv]».

Un autre des grands objectifs de cette journée de la Celle Saint-Cloud consistait à convaincre les Etats-Unis d’accepter de placer cette Force conjointe de 5000 hommes du G5 Sahel sous chapitre 7 des Nations Unies afin qu’elle bénéficie de ressources pérennes. En vain. Cette demande a été répétée comme un mantra tout au long du quinquennat, sans que jamais l’allié américain ne lâche d’un iota sur ce point.

Ce jour-là à la Celle Saint-Cloud, tout à sa joie d’avoir réussi son tour de table financier, Emmanuel Macron a déclaré vouloir « des victoires au premier semestre 2018 ». Il n’encaissera que des défaites. L’année 2018 sera sombre. L’année 2019 sera noire pour les armées nationales et les populations, les suivantes seront terribles. Le Sahel est une école d’endurance, de patience et de contrition.

A chaque nouvelle étape de la descente aux enfers, les technocrates de Paris ou Bruxelles ont inventé de nouveaux outils, chargés de compenser, pallier, raccommoder, superviser, réunifier le défaillants. Les structures se sont empilées, Alliance Sahel, Coalition pour le Sahel ont été créées pour contrebalancer celles qui fonctionnaient mal, peu ou pas du tout. Les énarques ont conçu des « machins » qui se résument à ces fameux piliers : sécurité, développement, retour de l’Etat, alpha et oméga avec l’accord d’Alger de la politique française au Sahel. Il faut remplir les imprimés et cocher les croix dans les cases ou présenter des power point et leurs longues suites d’acronymes, PS3, PUD, etc. Autant de procédures totalement étrangères à la culture africaine qui contribuent au décrochage des Sahéliens qui se perdent dans ces couloirs kafkaïens.

Dans le même temps, la population, elle, a vu la situation sécuritaire se dégrader et n’a pas compris qu’une armée aussi puissante que celle de la France, avec ses armes sophistiquées, ses rafales, ses drones, n’arrivait pas à venir à bout de quelques milliers de djihadistes. Ces questionnements sont légitimes pour qui n’est pas spécialiste de la chose militaire, pour qui n’est pas familier de la guerre asymétrique, avec ses ennemis invisibles cachés dans le désert ou infiltrés dans la population, sans ligne de front, sans terrain à reconquérir. D’autant qu’en dix années de guerre, les belligérants se sont adaptés aux nouvelles technologies, ils utilisent des bâches couleur sable pour recouvrir leurs véhicules afin de se confondre dans le paysage et n’être pas repérés par ceux qui scrutent le ciel. Ils enduisent d’argile le capot de leur moteur afin que la chaleur de celui-ci n’alerte pas les caméras thermiques. Ils ne combattent pas frontalement les forces internationales et utilisent des engins explosifs improvisés (IED) de plus en plus perfectionnés. En lieu et place d’expliquer toutes ces difficultés, en plus de celle d’avoir à sécuriser avec si peu d’hommes un territoire grand comme l’Europe, Emmanuel Macron, Jean-Yves Le Drian et Florence Parly ont méprisé ces interrogations en s’enferrant dans le déni, en l’attribuant à de l’ingratitude services rendus et à la propagande étrangère, en reportant les responsabilités sur les dirigeants maliens qui ne sont pas, il est vrai, exempts de nombreux reproches.

Que nous réservera le prochain quinquennat ? Selon des indiscrétions qui fuitent ici et là « les proches du président jugent que la politique de rupture mise en route est la bonne. Aucun changement de stratégie n’est donc à attendre. On a quand même toute une feuille de route très solide issue des grands jalons du premier quinquennat. » Surtout ne rien changer, il faut donc se préparer à de nouveaux outils, un nouvel empilement de structures, adieu le G5 Sahel, vive le G8 Afrique de l’Ouest !

 

La Fondation ID est partiellement financée par le Parlement européen et a la seule responsabilité de cette publication.

 

Source :

[i] https://francais.rt.com/france/92285-macron-remercie-merkel-avoir-accepte-jeune-president-impetueux

[ii] https://www.lepoint.fr/afrique/g5-sahel-macron-veut-des-victoires-en-2018–14-12-2017-2179837_3826.php

[iii] https://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/Force%20conjointe%20du%20Groupe%20de%20cinq%20pays%20du%20Sahel%20-%20Rapport%20du%20Secr%C3%A9taire%20g%C3%A9n%C3%A9ral%20%28S-2020-1074%29.pdf

[iv] https://mondafrique.com/le-g5-sahel-en-etat-de-mort-cerebrale/#:~:text=Le%20G5%20Sahel%20se%20trouve,depuis%20sa%20cr%C3%A9ation%20en%202014.

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